La collection de Jean-Luc Quênot au musée de la Visitation à Moulins
Exposition "Trésors de papier"
Savez-vous qu’il existe à Moulins-sur-Allier un musée unique, non pas en France comme il est modestement indiqué sur le panneau accroché à la grille d’entrée, mais en Europe ? C'est le musée de la Visitation. Il n’existe en effet nulle part ailleurs aucune structure similaire ni pour l’ordre de la Visitation (1), ni pour aucun autre grand ordre religieux.
Pourquoi Moulins ? Moulins, capitale du Bourbonnais, est rapidement devenue une ville clé pour l’ordre de la Visitation. En 1616, elle accueille sa troisième fondation qui, grâce à Marie-Félicie Orsini, veuve du duc Henri II de Montmorency, assignée à résidence à Moulins par le Roi en 1634, connaît un rayonnement et une influence considérables. Aujourd’hui encore, une communauté de religieuses de la Visitation Sainte-Marie y poursuit son œuvre.
Pourquoi ce musée ? Fondé en 1992, au moment même où le monastère de Moulins était menacé de fermeture, ce musée s’est fixé pour objectif de devenir le centre patrimonial européen de cette institution monastique en recueillant en dépôt les archives et les objets d’intérêt artistique, culturel et historique que lui confieraient les monastères, notamment en cas de fermeture, afin de les sauvegarder, de les faire connaître, et d’en assurer la préservation selon les règles de l’art.
Objectif atteint grâce à l’inlassable dévouement de ses directeurs-fondateurs, MM. Gérard PICAUD et Jean FOISSELON, puisqu’aujourd’hui, le musée collabore avec 93 monastères répartis en France et dans le monde entier, et que ses collections comptent plus de 20 000 œuvres, dont l’intérêt réside non seulement dans leur richesse, leur état de conservation exceptionnel et leur caractère inédit, mais aussi dans les informations précieuses qui les accompagnent et sont à l’origine de nombreuses publications. Outre leur présentation par rotation dans dix salles permanentes, le musée propose en effet chaque année depuis 2007 une exposition temporaire thématique dont le « catalogue » fait le bonheur des chercheurs, des bibliophiles et des simples amateurs.
L’exposition 2026, « Trésors de papier » : pour sa vingtième exposition annuelle, le musée a choisi, sous ce joli titre imagé, de mettre en lumière les « objets de dévotion » créés par les religieuses visitandines pour décorer chapelles et oratoires situés en clôture de leurs monastères et accompagner leurs dévotions.
Les « objets de dévotion » diffèrent des objets liturgiques, qui sont définis canoniquement, ils traduisent l’élan spirituel de celles et ceux qui les ont façonnés du 17ème au 20ème siècle. Chaque pièce respire et matérialise la foi de son créateur en Dieu et en ses saints.
L’exposition, qui sera pour la plupart de ses visiteurs la révélation d’un patrimoine méconnu, met en avant les reliquaires (2) et une technique particulière, celle des papiers roulés.
Un cadre reliquaire est une boîte, en carton ou en bois, profonde de quelques centimètres, fermée par une vitre. À l’intérieur, des bandes de papier hautes de 1 à 5 millimètres sont découpées, puis enroulées pour former spirales, cœurs ou volutes avant d’être collées sur le fond de la caisse souvent recouverte d’une belle étoffe de soie ou d’un papier coloré. Les outils nécessaires sont simples : une tige fendue autour de laquelle les bandes sont enroulées, des gabarits percés de trous pour calibrer les spirales et les motifs, une pince pour positionner et maintenir les éléments. Enfin, une machine à froncer permet d’obtenir des bandes plissées avec des effets d’accordéon réguliers. La colle, souvent de peau animale sous l’Ancien Régime, fixe ces éléments minuscules.
Ainsi enroulé, découpé, assemblé, le papier devient rinceau, bouquet, élément d’architecture, voire oiseau. Fruit de la patience infinie, de la précision du geste, du sens aigu de la couleur et de la composition des religieuses visitandines.
Rarement présentés dans les musées, ces objets surprenants touchent immédiatement le visiteur, qui ne peut qu’être frappé et émerveillé par le nombre incalculable de petits rouleaux de papier utilisés pour chaque œuvre et s’interroger sur le temps nécessaire à son achèvement. Un temps qui ne peut se mesurer et qui, dans les vies consacrées à Dieu des religieuses, ne compte plus et se confond avec le temps de prière.
Les œuvres exposées proviennent en majorité des collections du musée, mais aussi de prêts et de dons, dont celui, en particulier, de la collection de Jean-Luc QUÊNOT, qui fut un paroissien fidèle et dévoué de Saint-Denys-du-Saint-Sacrement.
C’est en 2006, à l’occasion d’une vente aux enchères, que Jean-Luc avait découvert l’existence de ces travaux de papiers roulés, aujourd’hui communément et improprement désignés sous le vocable de paperoles.
A cette époque, la préparation de l’exposition et la publication du livre étaient déjà bien avancées, mais sincèrement touchés, MM. PICAUD et FOISSELON, commissaires de l’exposition, ont spontanément remis l’ouvrage sur le métier afin de donner une place aux œuvres de la collection de Jean-Luc, dont la moitié environ est présentée dans les vitrines de l’exposition.
Jean-Luc n’aurait pas été peu fier, à juste titre, de savoir que c’est un motif de bouquet de fleurs de l’un de ses reliquaires qui a été retenu pour illustrer la magnifique affiche de l’exposition.
Comme chaque année, l’exposition est accompagnée de la publication non pas d’un classique catalogue qui se limiterait à l’énumération et à la description des pièces exposées, mais d’un véritable livre d’art (3), au titre malicieux, richement illustré, qui « donne à comprendre » en les replaçant dans leur contexte spirituel et en en dévoilant la fonction, la symbolique et l’usage.
Vous l’aurez compris, cette exposition sensible et spectaculaire est un événement inédit qui permet de découvrir près de deux cents œuvres étonnantes et qui révèle, derrière la délicatesse du papier, la force d’une vie consacrée. Vous aurez à cœur d’aller la visiter et, pour ceux qui l’ont connu et apprécié, de contribuer ainsi à l’hommage rendu à Jean-Luc.
Alain Lévy
Renseignements pratiques : https://www.musee-visitation.eu/publication/papier-roule/
Hôtel Demoret, 83, rue d’Allier, 03000 Moulins ; du mardi au samedi de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h ; le dimanche et les jours fériés de 15 h à 18 h.
Ne manquez pas non plus de compléter votre visite par celle des collections permanentes du musée. Les immeubles qui l’abritent sont situés dans un des îlots les plus anciens et les mieux conservés de la ville médiévale, ce que l’on nommait « l’isle des palais » à la fin du XVIIe siècle.
1) L’ordre de la Visitation est un ordre contemplatif fondé en 1610, peu après la fin des guerres de religion. Il est né de la rencontre de deux êtres d’exception que l’Église a canonisés : François de Sales, évêque de Genève (né en 1567, mort à Lyon le 28 décembre 1622 ; béatifié en 1661, canonisé en 1665, déclaré docteur de l’Église en 1877), et Jeanne-Françoise Frémyot, épouse de Chantal (jeune mère devenue veuve, née en 1572, morte le 13 décembre 1641 à Moulins où elle était venue rencontrer une nouvelle postulante - Marie-Félicie Orsini, duchesse de Montmorency, précisément ; béatifiée en 1751, canonisée en 1767). L’Ordre a pour but de donner à Dieu « des filles d’oraison », sans grandes austérités ni grands offices, les fondateurs prônant le détachement heureux de toutes choses. L’union à Dieu par la prière est à la fois la source et le but de l’existence spirituelle et monastique.
2) Le culte des reliques s’enracine aux origines du christianisme autour des tombes des saints. Cette très ancienne tradition de prier – voire de célébrer l’eucharistie – sur la sépulture des martyrs explique qu’aujourd’hui encore des reliques soient scellées sous la pierre d’autel, d’ailleurs longtemps façonnée en forme de tombeau ou de sarcophage. Après la Réforme, le Concile de Trente (1545-1563) réaffirme leur importance tout en encadrant strictement leur authentification.
3) Laissez rouler les petits papiers. Pratiques de dévotion à la Visitation, 2026, 312 p. et 360 illustrations couleur, 42 €.






