Le Petit Cephalophore

mardi, février 11, 2014

Témoignage de Claire,
directrice d'école primaire dans un centre Daniélou,
 à la retraite depuis huit ans.



L'enseignement évolue, mais enseigner reste un bonheur. Et dans cette période troublée, se redire les constantes que sont les fondements de l'éducation scolaire est important : l’enfant demeurant au cœur du système scolaire et éducatif, il s'agit de garder le souci constant de le faire grandir avec respect, en lui donnant les moyens de réfléchir et d’apprendre.
A la base, un travail d'équipe dans une relation de confiance entre parents, enfants, enseignants et direction.

Les parents
Les relations avec les parents en sont une composante essentielle. Ceux-ci sont souvent inquiets, ils ne veulent que des bonnes notes. Ils ont souvent besoin d’être rassurés. Il est indispensable de les rencontrer, de dialoguer... pour  parler du travail de l’enfant de son comportement en classe, avec les autres, avec un regard  positif, encourageant. Et si l’enfant a des difficultés, essayer de trouver pourquoi avec eux pour l’aider…
Si les enseignants font équipe avec les parents, il n'en reste pas moins que chacun a son rôle bien déterminé. Les enseignants ne sont pas des thérapeutes… De même, les parents ne sont pas chargés, par ex.de faire la discipline à l'école ou de refaire l’école à la maison.
Mais l’école peut  s'ouvrir sur le monde extérieur par leur intermédiaire.   Les parents peuvent intervenir en faisant partager leurs talents dans le cadre de leur métier, par ex. le cinéma, la photographie, le métier du cirque, la peinture, la cuisine… Les enfants y sont particulièrement sensibles. Ils peuvent aussi nous aider pour encadrer les sorties d’enfants, etc… et cela crée un climat convivial que les enfants apprécient  et qui a des retombées sur le travail scolaire.
On prendra comme exemple Max, un petit garçon en CP qui savait beaucoup de choses, il avait une famille très ouverte, artiste... Du hach circulait chez lui... Les parents parlaient beaucoup avec l'enfant sur tout, y compris sur des sujets qui n'étaient pas de son âge, et- son vocabulaire était étendu. Mais, cet enfant n'était pas sympathique. Il avait des tics, narguait les enseignants, faisait du bruit ou des petites bêtises pour se faire remarquer. Il était comme un petit caïd dans la classe. Ses parents disaient qu'on lui en demandait trop. Max n’aimait pas l’école, sa maîtresse était pourtant adorable et patiente.  Comment le faire évoluer ? Après avoir prié pour qu'une opportunité se présente, un matin, il arrive avec un bandana rouge autour du cou. Je lui dis : "Oh bonjour Max, qu'est-ce que tu es chic ! " Il rougit de plaisir. Le lendemain, idem, « Ah tu as remis ton joli foulard ? » et je « m’obligeais » à lui faire des petites remarques gentilles au cours de la  journée. La semaine suivante "Ah ! Aujourd'hui tu n'as pas mis ton joli foulard ?" En lui faisant ces remarques si  puériles concernant son foulard, lui qui était toujours renfrogné, ne disant jamais bonjour a commencé très vite par des petits sourires pincés, puis des bonjours timides. Peu de temps après, alors que je distribuais les cahiers de contrôle, devant toute la classe, je lui fis un compliment... Il en rougit de plaisir en regardant les autres. Peu à peu, on s’est rendu compte qu’il faisait beaucoup d’efforts et des progrès. Puis, ses résultats scolaires sont devenus bons et il a demandé à avoir des responsabilités dans la classe, entre autres, l’arrosage des fleurs ! Il n’était plus le petit Max, mal dans sa peau mais un compagnon de classe et de jeux avec plein d’idées et heureux de venir en classe… Ses parents ne le reconnaissait plus tant il était curieux de tout, joyeux, épanoui et dans la réussite... Une relation de confiance s'est établie avec les parents qui ont changé leur vie par rapport à la drogue et une psychothérapie familiale s’est mise en place...  Ils ont fait découvrir aux enfants de la classe tout un travail de peinture et de graphisme!

L'apprentissage
L'école est un lieu d’apprentissage bien sûr, mais aussi où l'on apprend à apprendre: comment apprendre une leçon, prévoir ses activités, s’organiser dans son travail,  acquérir de la méthodologie, faire des recherches sur un sujet, présenter un devoir, souligner ce qui est important,  se relire. Apprendre aussi à l’enfant à voir ses progrès et l’aider à décider des efforts qu’il doit poursuivre sur tel ou tel point. J’ai toujours été admirative de leur perspicacité même en CP.
La découverte d’une notion nouvelle se fait pas à pas, en collectif mais parfois en petit groupe, par un travail d’observation, de réflexion. L’enseignante suit attentivement  le cheminement de l’enfant et dans certains cas, l’enfant peut  se rendre compte que diverses possibilités arrivent à un même résultat, ou que l’erreur est positive et aide à la compréhension, etc…
Organiser les activités dans la journée pour profiter des moments où l’esprit est le plus disponible : les notions nouvelles, les exercices demandant réflexion, concentration, se font le matin.
En ce qui concerne les notations, les enfants n'avancent pas au même rythme. L’important est de respecter le rythme de chacun : permettre aux enfants rapides d'aller plus vite et aux plus lents de se sentir valorisés dans leurs efforts. Des fiches de travail par niveau sont toujours disponibles. L'important, c'est de voir les enfants acquérir les notions nouvelles du programme tout en devenant de plus en plus curieux, intéressés. La notation n’arrive que lorsque nous sommes sûrs que la notion est acquise. Le bilan met en évidence les points qu’il faut éventuellement retravailler.  
Tout au long de la scolarité primaire, les notes, mal utilisées, ne sont pas toujours pédagogiques. Il faut faire très attention à leurs conséquences psychologiques. Tous doivent comprendre (et surtout les parents) que l'important n'est pas la notation, mais l'acquisition de la notion. Les notes entraînent une classification dangereuse. Il y a les forts qui risquent de devenir imbus d'eux-mêmes. Les moyens qui assument plus ou moins bien cette position et ceux qui rejettent le système scolaire car classés dans les faibles. Ils ne sont reconnus par les autres qu'à travers ce classement, et non leurs efforts et leurs spécificités personnels. Pour cette raison, nous ne faisions apparaître les notes qu’en CM2. Par contre, il faut une très grande rigueur pour contrôler les connaissances. Je me souviens d’une petite fille portugaise arrivant en CE2, mais ayant de réelles difficultés orales et orthographiques et laissée un peu de côté dans sa précédente classe. Les enseignants l’ont beaucoup soutenue pour lui faire rattraper son retard et elle a eu son bac avec mention TB !
Le redoublement est quelque chose de grave et rare. Il est pratiqué lorsque l'enfant n'a pas la maturité nécessaire au niveau de la lecture, par exemple pour permettre un rattrapage ou lorsque l'enfant arrive en cours de scolarité, que l’appropriation des programmes précédents est inexistante. Je pense à un enfant qui ne savait ni lire ni écrire en fin de CP, Ses parents venaient de déménager. Il a recommencé son CP, accompagné d’une orthophoniste et a bien redémarré. Avant de pratiquer le redoublement, on recherche pourquoi l’élève a rencontré des difficultés. S'il s'agit de dyslexie ce n’est souvent pas la peine de faire redoubler, ce qui aggraverait le manque de confiance, mais il est nécessaire d’entreprendre une rééducation... Il y a beaucoup d’enfants dyslexiques.

L’équipe enseignante
Au niveau des enseignants, le travail d'équipe est également fondamental: se retrouver, faire le point sur les programmes (travailler ensemble certaines notions (progression de l’apprentissage de la grammaire, de l’orthographe, tables de X… au fil des années),, communiquer avec les enseignants des classes précédentes en assurant le passage de relais, retravailler éventuellement l’année suivante les notions mal assimilées. Établir une bonne relation entre enseignants pour qu’ils dialoguent et s’entraident. J’ai toujours été admirative de l’engagement et de la somme de travail de nos enseignants et je leur disais !!
Ne pas craindre cependant de faire intervenir des psychologues pour réfléchir sur telle ou telle notion (autorité ou autoritarisme, punition, réparation…), des orthophonistes pour les problèmes liés au langage…Les concertations pédagogiques entre enseignants sont d’une grande richesse.
D’autre part chaque enseignant est doué sur  tel ou tel sujet. C’est important d’en faire profiter les élèves (peinture, photographie, théâtre…).

La discipline
Au niveau de la discipline, bien clarifier les règles, peu de punitions mais des règles précises établies pour  être respectueux les uns envers  les autres (prendre le temps de dialoguer avec l’enfant s’il a été puni) pour lui faire prendre conscience qu’il vit avec d’autres enfants, et des adultes qui travaillent pour lui, et que l’on ne peut pas faire ou dire n’importe quoi : La « vie de classe » permet de prendre le temps de parler de situations conflictuelles. L’école est le lieu de la socialisation.
Apprentissage de l’écoute mais aussi du travail bien fait. On ne vient pas à l’école sans savoir ses leçons, on ne manque pas l’école pour partir en vacances plus tôt, on arrive à l’heure…
On a souvent remarqué qu’un enfant qui a des difficultés, lorsqu’il commence à se sentir bien dans un groupe, qu’il en connaît les règles  et les applique, progresse scolairement. Souvent tel ou tel enfant agressif affirme : «  je n’ai pas d’amis » on lui répond « et toi que fais tu pour être aimable avec les autres ? »

Les élèves
Mettre les élèves en situation de responsabilisation et de socialisation, cela ne se fait pas seulement en classe mais tout au long de la journée : que ce soit à la cantine, pour manger correctement et de tout, pour débarrasser la table, dans la cour de récréation, pour mettre les papiers dans la poubelle, ne pas écrire sur les murs, jouer sans se battre, faire attention aux petits, etc… Dans les conseils inter-classes, les délégués de chaque classe, rapportent les désirs de leurs camarades très sérieusement et mettent en pratique avec beaucoup de générosité les décisions, en s’écoutant chacun son tour. Un parent est toujours présent et très impressionné !
Des aînés, de seconde  ont fait travailler les plus jeunes à l'étude du soir et cela a été d’un grand profit réciproquement.
Il y a des enfants qui ont beaucoup de soucis, par exemple les enfants adoptés, intelligents souvent, mais qui refusent de s’intégrer et se mettent en situation d’échec. Les enseignants auraient besoin d'être formés sur la psychologie de ces enfants... Nous sommes souvent désemparés, témoin de leur souffrance sans savoir comment réagir, surtout quand il y a de l’agressivité envers les autres enfants. Mais il y a aussi tous les enfants en souffrance, dans les familles de parents séparés…La parole du matin, en classe, pour commencer la journée permet de discerner ceux qui ne vont pas bien. Une petite parole, donnée  en aparté pendant la récréation, par ex. permet de soulager. Je pense à une enseignante me rapportant qu’un enfant n’allait pas bien. Fermé, triste, absent…. A la récréation, elle le prend à part et lui dit : « Paul, je crois que  ça ne va pas bien, ce matin ? » et l’enfant lui répond « oui, mon papa est parti ce matin en avion, et j’ai peur que l’avion tombe ! ». Et il se met à pleurer abondamment…

Pour conclure, je dirai que j’ai aimé passionnément mon métier et que c’est une grande joie de voir des enfants grandir, réfléchir, se prendre en charge, vouloir réussir et prendre les moyens qui leur sont conseillés, que ce soit dans leur comportement  ou dans leurs résultats scolaires, en étant inventifs, curieux et épanouis. Mais c’est aussi  un travail permanent sur soi, une nécessité de prendre du recul, de se remettre en question. Les enfants nous renvoient à nos propres limites, à nos pauvretés, à nos incapacités… Cela demande beaucoup d’humilité car malgré nos efforts, nous vivons aussi l’échec avec certains enfants ou l’erreur pédagogique !
J’ai eu pour ma part cette joie d’être complètement soutenue par la prière de la Communauté Saint-François-Xavier, et j’ai bien compris que mon travail quotidien résultait d’un OUI à l’Esprit-Saint et de la confiance que je mettais au quotidien dans le Seigneur qui m’aidait si visiblement !
« L’enfant, disait Madame Daniélou, n’est pas un petit animal qui nous charme et nous fuit, un oiseau posé dans nos mains, pour un instant. C’est un être spirituel et responsable chargé d’une destinée prodigieuse, qu’il nous est donné de préparer… Il faudrait que chaque enfant fût entouré de soins si intelligents, de tant de respect et d’amour que tout ce qu’il porte en lui pût atteindre son plein épanouissement…»
Enseigner, c’est alors prioritairement éveiller et former la vie de l’esprit, c'est-à-dire le courage de la conscience, la liberté de l’intelligence et la force d’aimer » affirme Marguerite Léna, philosophe.

Propos recueillis par Anne-Marie B.

Illustration par Sempé.

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