Le Petit Cephalophore

vendredi, février 10, 2012

Conférence du père Boespflug sur la fresque de Saint-Denys

La fresque de l’abside : un obstacle pour la foi ?


Dimanche 29 janvier 2012, le père François Boespflug est venu échanger avec les paroissiens sur la fresque l’abside de Saint-Denys. Voici un résumé de ses propos.

Cette fresque qui représente Dieu le Père, au centre, entouré du Christ et de la Vierge Marie, met mal à l’aise certains paroissiens qui la contemplent durant toutes les célébrations. Essayons de comprendre pourquoi.

La représentation de Dieu le Père
La première difficulté tient dans le choix qui a été fait de représenter le Père comme un monarque. Remarquons qu’il est auréolé d’un nimbe lumineux complexe avec des irradiations. Il tient un livre sur son genou droit, sans doute le livre de l’Apocalypse car il semble comporter des sceaux que seule la présence du Fils permet d’ouvrir.
Son pied est posé sur le globe de l’univers. Son regard, dirigé vers nous, est altier, hiératique. Quand l’artiste a peint cette fresque, la représentation de Dieu en Père barbu patriarcal était acquise depuis longtemps...

Un peu d’histoire
Pendant le premier millénaire, les artistes, dans leur majorité, ne représentaient le Père que sous les traits du Fils. « Qui m’a vu, a vu  le Père », déclare Jésus dans l’évangile de Jean (Jn14,9). Ce fut une règle d’or jusqu’au début de l’art gothique. A la fin du XIè siècle, on voit surgir des images où le Père est différent du Fils. C’est un tournant. Entre le XIIè et le début du XVIè siècle, ces images vont se multiplier. Le Père prend les traits d’un vieillard. La hiérarchie catholique romaine ne réprouve pas ce choix mais ceux qui veulent le condamner. Du coup, cette image se diffuse dans l’Occident chrétien tandis qu’elle est interdite à plusieurs reprises en Orient. Cette représentation de Dieu le Père s’incruste ainsi dans l’imaginaire occidental. Et quand, au XVIè siècle, Michel Ange peint la Création d’Adam, en mettant en scène un vieil homme athlétique, personne n’y trouve à redire. De nos jours, on doit se demander si cette représentation nous aide dans notre vie spirituelle ? Personnellement, je ne le crois pas. Je serais tenté de penser qu’elle présente plus d’inconvénients que d’avantages…

La place de la Vierge Marie
Lorsque l’artiste peint cette abside, peut-être Abel de Pujol, il n’y met aucune audace et est solidaire d’un ensemble de réalisations (voir les deux planches ci-jointes). Dans un certain nombre d’entre elles, on note que la Vierge Marie est peinte à une place qui est celle du Saint-Esprit ou du moins qui paraît la mettre sur pied d’égalité avec une Personne de la Trinité. Marie est représentée en gloire, comme co-rédemptrice. Tout se passe alors comme si elle faisait partie de la Trinité elle-même. Cela est typique du XIXè siècle, caractérisé par de multiples apparitions de Marie et une grande exaltation vis-à-vis d’elle. Aussi dans les années 1860, il est très improbable que quiconque ait pensé à mal en voyant la Vierge installée à la place de l’Esprit Saint ! Je ne crois pas toutefois que l’artiste ait voulu substituer consciemment la Vierge Marie à la troisième  personne de la Trinité. Il est simplement victime de son époque. Ainsi nous héritons, avec cette fresque, d’un rapport entre la foi chrétienne et les arts religieux, qui a abouti à une dérive mariolâtrique car aucun théologien ne peut défendre l’idée que la Vierge Marie soit une incarnation du Saint Esprit ! Cette dérive remonte à la fin du Moyen Age.

Voici, pour exemple, quelques images à tendance mariolâtrique :

N° 1 : Nous avons là une des premières représentations du couronnement de la Vierge. Dieu le Père, qui se trouve au-dessus, bénit Marie et Jésus, tel le grand prêtre qui bénit des épousailles. La colombe du Saint-Esprit est un peu occultée. Elle fait pâle figure. En Occident, l’iconographie de la Trinité a été fragilisée parce qu’on n’a pas su quoi faire de la troisième personne.

Gentile da Fabriano, vers 1410  Milan Brera.      
  



N° 4 : La miniature de Jean Fouquet est très subtile. La Vierge Marie y est représentée de profil. Son trône se trouve sur deux marches alors que le trône de la Trinité se trouve sur trois marches. Elle est extérieure au carré invisible que forment les quatre animaux du tétramorphe planant autour du trône de la Trinité.

Adoration de la Trinité, Fouquet.        





N° 5 : Dans cette peinture de la fin du XVè siècle, on remarque, presque en uniforme, le père à droite, le Christ au centre et la Vierge Marie à gauche.

Bréviaire de Matthias Corvinus, Florence, 1487-1492, Vat. Urb. Lat.




N° 7 : On retrouve ici la même disposition qu’à Saint-Denys, avec tous les risques de malentendus que cela peut induire, en particulier l’idée que la Vierge est la troisième personne de la Trinité.

Notre-Dame-de-la-Gorge, Haute Savoie


C’est pourquoi des images comme celle de Saint-Denys peuvent être une occasion de catéchèse en faisant réfléchir à ce que l’on croit…

Trinité ou Jugement dernier ?
On doit aussi se demander dans quel temps la peinture nous transporte. Dans la fresque de Saint-Denys, c’est celui du Jugement dernier. Père, Fils et Marie sont flanqués d’une cour de co-juges. Les apôtres figurent en assesseurs. Nous sommes déjà dans une anticipation de ce que sera la vision béatifique. D’autant que la fresque est placée au-dessus de l’autel où s’anticipe la parfaite communion.
Remarquons également l’espace laissé par l’artiste entre le Fils, le Père et Marie. Il existe des images de la Trinité sans interstices. Ici on a une image « respirable ». L’artiste nous laisse imaginer que des hommes peuvent monter au Ciel et espérer y trouver leur place, se glisser entre les Personnes. On aperçoit d’ailleurs dans le fond un nombre important de personnages qui accèdent à la joie du Paradis. Ils préfigurent ce que chacun peut espérer : une prise en compte de toute notre humanité. C’est une des choses très touchantes de l’anthropologie développée par le christianisme : la conquête de l’éternité ne se fait pas par la négation de l’existence de chacun. Jésus n’est-il pas monté avec son corps auprès de son Père dans sa gloire ? Son corps se trouve désormais en Dieu et peut-être aussi celui de sa mère. C’est le thème de la dormition...

Une image hérétique ?
Nous sommes invités à accueillir cette fresque telle qu’elle est. On ne pourra jamais qualifier cette image d’hérétique, ni aucune image d’ailleurs. Les images sont en harmonie plus ou moins grandes avec des doctrines ou des religions. Je la qualifierai de discutable du point de vue pastoral. Au fond qu’elle est la responsabilité de l’artiste ? Où sont les théologiens qui auraient dû le guider ? C’est une question récurrente que l’on se pose quand on s’occupe d’art chrétien. La plupart du temps, il y a une dynamique propre de la création artistique. Les chrétiens sont clivés entre une presque absence de régulation théologique des images du côté occidental et une omniprésence en Orient, en matière de lecture théologique et de contrôle du contenu des icônes. L’imagerie orientale est « coincée » et l’imagerie occidentale est délirante ! Les théologiens au XIXè siècle se sont fort peu intéressés aux œuvres d’art religieuses. Du coup, les responsabilités sont très diffuses. Et encore aujourd’hui où sont les théologiens qui préparent des cahiers des charges pour les artistes ? C’est un problème terriblement actuel, d’autant que la majorité des prêtres connait mal l’art contemporain. Ce que je redoute le plus, c’est une forme de rapport amis/amis avec les artistes sans discernement. Les artistes attendent du clergé un certificat de sacralité et le clergé un certificat de modernité. Et c’est l’art qui en pâtit.

Le travail de l’artiste
Que l’artiste qui travaille pour l’Eglise soit chrétien ou pas n’est pas si important à partir du moment où il a le souci de la destination de son œuvre. Il doit, par exemple, se renseigner sur ce qu’est une célébration eucharistique… Il y a en France de magnifiques réalisations, en matière de vitrail par exemple. Je vous invite à aller voir les vitraux réalisés dans les années 1980 par Manessier à l’église du Saint-Sépulcre à Abbeville (Somme). C’est une splendeur !
Notes de Sylvie H.

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