Le Petit Cephalophore

mercredi, mars 23, 2011

Petite histoire du Carême

« Les jours et temps de pénitence pour l’Église tout entière sont chaque vendredi de toute l’année et le temps du Carême », c. 1250 du Code de droit canonique. Temps de pénitence communautaire qui invite les fidèles à « s’adonner de manière spéciale à la prière », à « pratiquer des œuvres de piété et de charité » à « renoncer à eux-mêmes… en observant le jeûne et l’abstinence » (c. 1249). Or, ni Jésus ni ses disciples ne jeûnaient. (« Jésus leur dit : "Pouvez-vous faire jeûner les invités à la noce pendant que l'époux est avec eux ?" » Luc, 5, 34). Alors, pourquoi jeûnons-nous ? L’histoire du Carême est aussi celle du jeûne.

Dès le Ier siècle, les chrétiens ont pratiqué le jeûne, soit un jeûne antepascal unique et ininterrompu les Vendredi et Samedi saints, jours où précisément l’Époux est absent, soit durant la semaine sainte jusqu’au matin de Pâques, à l’image des Hébreux qui, au temps pascal, doivent durant sept jours se nourrir du « pain de misère », sans levain (Ex. 12, 18 et Dt. 16,3).

Au IVème siècle, dans l’Empire désormais chrétien, le jeûne devient universel (on pratique la xérophagie : pain et fruits secs), s’allonge et prend le nom de Quarantaine (Quadragesima, qui donnera « Carême ») à l’imitation des quarante jours de Jésus passés dans le désert ou par Moïse sur la montagne sainte, ou des quarante jours de marche d’Élie vers l’Horeb, la montagne de Dieu.  Saint Augustin en donnerait deux autres justifications[1]. Ce serait, d'une part, parce que saint Matthieu énumère quarante générations pour la généalogie de Jésus. "Le Seigneur est descendu à nous en passant par quarante générations, afin que nous montions vers lui par quarante jours de jeûne". Ce serait d'autre part, en ajoutant un dixième au quadragénaire, pour pouvoir arriver au terme de la cinquantaine, de la même manière que "pour arriver au bienheureux repos, il nous faut travailler pendant tout le temps de la vie présente : aussi le Seigneur est-il resté quarante jours avec ses disciples et le dixième jour suivant, il envoya le Saint Esprit consolateur". La première attestation de cette quarantaine est égyptienne et date de 330. A Rome, à la même époque, le jeûne est de six semaines, excluant les dimanches, jour de la Résurrection. Le Carême commence alors le dimanche, appelé "jour de la quadragésime". Une quarantaine qui ne compte donc en réalité que 36 jours de jeûne réel, soit un dixième de l'année. Pour obtenir le bon compte, on rajoutera quatre jours au cours des Vème et VIème siècles, le mercredi ouvrant désormais le jeûne. L'évènement est signifié par l'imposition des cendres aux fidèles.
Ce Carême antique est donc vécu comme un temps de préparation. Préparation baptismale d'une part : c’est un temps d’instruction pour les catéchumènes adultes qui seront baptisés dans la nuit de Pâques. Préparation à la réconciliation d'autre part : c’est le temps de la penitentia publica pour certains pêcheurs ayant commis un acte grave (adultère, idolâtrie, crime de sang), qui ont publiquement demandé pénitence à l'évêque le mercredi des Cendres et qui seront publiquement réconciliés par l’évêque le Jeudi saint. Or, à partir de la fin du Vème siècle, le baptême pascal des adultes diminue pour faire place au baptême des enfants à Pâques ou à la Pentecôte, mais qui peut être administré dans l'urgence toute l'année (C'est à partir du XIème siècle que le baptême des enfants sera administré quelques jours après leur naissance). Quant à la penitentia publica, elle disparaît progressivement en même temps que la confession privée prend de l’ampleur.

Au VIème siècle, le carême devient alors un temps de pénitence et de jeûne pour tous les chrétiens, invités à une messe quotidienne avant l’unique et frugal repas de none (15h). A Rome se développe un liturgie stationnale, intransposable ailleurs faute de moyens. Les fidèles, réunis dans leur église, partent en procession vers l'une des basiliques romaines bâties par l'empereur Constantin (Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran, Sainte-Marie-Majeure, Saint-Paul) et en chemin entraînent les passants invités à participer à la messe qui va suivre. Cette eucharistie quotidienne est particulièrement remarquable, car en temps ordinaire, elle est rare. Il s'agit bien de jeûner pour se nourrir du Christ.

Au XIIème siècle, la pratique du jeûne connaît des assouplissements : le repas (sans œufs ni viande[2]) est avancé à midi, le (mauvais) vin autorisé[3], et l’usage s’instaure d’une légère collation le soir (pain, légumes bouillis, miel). Pour mieux les supporter, ces quarante jours d’ascèse sont alors précédés par les fêtes profanes du Carnaval (l’adieu à la viande : carne) qui, lui, autorise tous les excès, jusqu'au sommet du Mardi gras…

Au XVIème siècle, la Réforme critique avec virulence et le Carnaval, qui disparaîtra dans les états protestants, et la pratique du jeûne. Elle prône une démarche purement intérieure. La Contre-Réforme menée par l’Église maintiendra la liturgie rituelle du carême (qui ne doit manifester aucun signe de joie : pas d'Alléluia ni de Gloria, pas de célébration de mariage) tout en assouplissant le jeûne (lait, œufs, puis café et chocolat sont autorisés, la collation du soir devient repas léger, des dispenses sont accordées en fonction de l’âge ou de la santé des fidèles). Ce mouvement, initié au Moyen Age, en faveur d'une ascèse moins rigoureuse, se poursuivra jusqu'à Vatican II : depuis 1969, l’abstinence (c'est-à-dire la privation de viande) est réservée aux seuls mercredi des Cendres et Vendredi saint.

Que devient le Carême dans notre société contemporaine largement déchristianisée ? De manière remarquable, il renoue avec la tradition de l'Eglise primitive au sens où il retrouve son orientation baptismale grâce au retour du baptême des adultes lors des vigiles pascales. Avec les catéchumènes, les fidèles sont donc invités à se mettre en route, dans le renoncement à eux-mêmes, vers la mort et la résurrection du Christ. Tous en marche vers Pâques !         
Dominique T.

Illustration :  Pieter Brughel l'Ancien, le Combat de Carnaval et Carême, 1559.


[1] Selon la Légende dorée de Jacques de Voragine, archevêque de Gênes, au XIII° siècle (1230-1298),
Sur l'histoire du carême, voir notamment Jean Chelini, Le Calendrier chrétien, Paris, 2007 et le Dictionnaire de théologie catholique, Paris, 1902-1950.
[2] Le poisson, parce qu'il sort de l'eau, n'est pas considéré comme ayant de la chair (carne, viande).
[3] Saint Thomas écrit que la boisson n'est pas nourriture, "même si elle nourrit un peu", Somme, II à II ae, q. CXLVII, a. 6 ad 2.

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