Le Petit Cephalophore

dimanche, mars 01, 2009

De l'aveu à la réconciliation : vingt siècles de pénitence...

"Recevez l’Esprit Saint.
Ceux à qui vous remettrez leurs péchés,
ils leur seront remis ;
ceux à qui vous les retiendrez,
ils leur seront retenus" (Jean, 20, 23).
Les apôtres et leurs successeurs ont reçu de Jésus par l’Esprit ce pouvoir d’absoudre et de retenir, donc aussi d’imposer des conditions pour obtenir le pardon. Quelles sont ces conditions ? En vingt siècles, le rite pénitentiel a évolué en même temps que l’Eglise a grandi.
L’Eglise antique insiste sur la confession, c’est-à-dire sur l’aveu d'une faute qui ne peut être absoute que par la pénitence publique. Celle-ci est non réitérable : elle ne permet donc qu’une seule fois de réintégrer une communauté dont le baptisé a été exclu du fait de son péché. La faute, publique ou secrète, est celle qui est proscrite par le Décalogue. Elle relève de trois grands domaines : le domaine religieux (apostasie, sacrilège, pratiques superstitieuses), le domaine de la morale sexuelle (adultère, fornication), le non-respect de la vie humaine (homicide, avortement, brigandage).
Le rite pénitentiel se déroule en trois étapes : L’entrée en pénitence d’abord : le fidèle, que sa faute soit connue ou avouée à son évêque, doit manifester son repentir et sa volonté de faire pénitence. L'évêque prononce alors la sentence d'exclusion et l'entrée du fidèle dans l’ordre des pénitents. En Orient, cet ordre est organisé en différentes classes : celle des "pleurants", qui sont totalement exclus de l'église et ne peuvent que se tenir près de la porte en pleurant... ; celle des "auditeurs" (qui est aussi celui des catéchumènes) qui sont seulement admis à écouter la Parole ; celle des pénitents "prosternés" qui assistent à genoux à l'office sans pouvoir communier ; enfin la classe des pénitents debout, interdits de communion. Le temps d’expiation, ensuite : il est plus ou moins long en fonction de la gravité de la faute et variable selon les conciles, donc les provinces où ils sont applicables. Le concile de Nicée prévoit 11 ans pour adultère par exemple, tandis que le concile d'Elvire, en Espagne, ne prescrit que 5 ans. Les crimes d'apostasie volontaire, les pratiques superstitieuses sont aussi très sévèrement sanctionnés. Mais l'évêque est toujours libre de moduler la sentence prévue par les textes. Ce temps d'expiation est assorti d'un certain nombre de contraintes. En Occident, le pénitent ne peut assister à la messe qu’au fond de l’église, il lui est interdit de communier. Il doit mener une vie mortifiée (jeûne, abstinence de viande et de bains, aumône), il doit respecter la continence (en mariage il est privé de relation conjugale ; célibataire, il ne peut se marier), porter la marque de son état (tête rasée en Gaule, barbe et cheveux longs en Espagne, habit noir ou cilice en poil de chèvre), il ne peut ni commercer, ni ester en justice, ni servir dans l’armée, ni entrer dans les ordres. Si le pénitent ne respecte pas ses obligations, il est excommunié à perpétuité. Enfin, après ces longues et difficiles années d’expiation, l’absolution publique : le pénitent est réintégré dans l’Église par le rite solennel de l’imposition des mains de son évêque, généralement le jour du Jeudi saint. (En cas de danger de mort, on pourra néanmoins recourir au service d'un prêtre).
Les lourdes exigences de cette discipline pénitentielle entraînaient la remise de la confession au plus tard possible, si bien qu’elle finit par devenir celle des mourants malgré les exhortations des évêques. Cela explique le succès, dès le début du Moyen Age (VIème siècle) de la pénitence dite "tarifée" ou "insulaire" car répandue sur le continent par les moines venus d’Irlande. La pénitence devient privée, non seulement parce que le péché avoué demeure secret, mais aussi parce que l’absolution reste d’ordre privé. Celle-ci n’est plus réservée à l’évêque mais ouverte au prêtre. Elle est réitérable après chaque faute grave. Enfin, elle est tarifée : les Pénitentiels dressent la liste des péchés et du "tarif" du pardon. En voici quelques exemples, extraits du Pénitentiel de Burchard, évêque de Worms (965-1025) et qui connut en son temps un grand succès:
I.1. "As-tu commis un homicide volontairement et sans nécessité, en dehors de la guerre, par cupidité, pour t'approprier les biens d'autrui ? ""Si oui", le tarif pénitentiel est décliné comme suit : 40 jours de carême au pain et à l'eau et 7 ans de jeûne.
La première année, "sans vin, ni bière, ni lard, ni fromage, ni poisson gras". Le pénitent sera admis dans l'église pour "recevoir le baiser de paix". Les deuxième et troisième années, même tarif, mais le pénitent pourra "racheter le mardi et le vendredi en versant un denier ou en donnant à manger à trois pauvres." Les quatre dernières années, le jeûne est réduit à trois temps de carême, avant Pâques, puis avant la Saint-Jean-Baptiste, enfin avant Noël. Le mardi, jeudi et samedi, le pénitent mangera "ce qui lui plaira", le lundi et mercredi, il pourra racheter le jeûne, le vendredi, jeûne au pain et à l'eau. A l'issue de ces 7 années, le pénitent sera admis à la communion, mais continuera à faire pénitence toute sa vie en jeûnant au pain et à l'eau le vendredi sauf s'il rachète le jeûne.
VIII. 84 "As-tu bu jusqu’à en vomir ? Si oui, 15 jours de jeûne, au pain et à l'eau." XV. 100 "As-tu calomnié ou maudit quelqu'un par envie ? Si oui, 7 jours de jeûne, au pain et à l'eau." XLI. 148 "As-tu fait dire une messe pour toi et offrir le sacrifice alors que toi tu es resté tranquillement à la maison ou ailleurs -sauf à l'église ? Si oui, 10 jours de jeûne, au pain et à l'eau." XVII. 105 "As-tu dormi avec la sœur de ton épouse ? Si oui, il te sera interdit à l'avenir d'avoir des relations conjugales avec l'une ou l'autre. Si ton épouse n'a pas été au courant de ton crime et qu'elle ne veut pas vivre dans la continence, qu'elle se marie en Dieu avec qui elle voudra..." XII. 92 "As-tu confectionné des amulettes diaboliques ou des insignes comme le font certaines à l'instigation du démon ? As-tu fait des mixtures d'herbes ou d'ambre jaune ? As-tu célébré le jeudi en l'honneur de Jupiter ? Si oui, 40 jours de jeûne, au pain et à l'eau." XIII. 93 "As-tu ... ridiculisé ou tourné en dérision l'enseignement ou les ordonnances de ton curé ? Si oui, 40 jours de jeûne, au pain et à l'eau."
Les peines tarifées sont toujours commuables. Dès le VIème siècle est rédigé un "Traité d'équivalences pénitentielles contenus dans les canons d'Irlande". Ainsi, on peut commuer 2 jours de jeûne par le chant de 7 cantiques ajouté à 1500 génuflexions, ou la récitation de 100 psaumes ajoutée à 100 génuflexions. De même, plusieurs commutations sont prévues pour le jeûne d'un an, dont celle-ci : "Commutations pour le jeûne d'un an : passer trois jours dans la tombe (le caveau) d'un (saint) défunt, sans boire ni manger ni dormir, mais sans quitter les vêtements ; pendant ce temps, le pécheur chantera des psaumes, ou récitera l'office des heures, selon le jugement du prêtre." Le succès est tel, malgré les réticences des clercs lettrés attachés à la tradition antique, que durant l’époque carolingienne, la pénitence privée finit par s’imposer face à la pénitence publique. Il faut attendre le 4ème concile de Latran de 1215 pour que s'ouvre enfin la voie du rituel tel que nous le pratiquons aujourd’hui. C'est aussi le début d'une pédagogie centrée sur le péché... La liste des sept sacrements est définitivement établie au XIIIème siècle, parmi lesquels le sacrement de pénitence qui s’articule sur les deux éléments traditionnels : aveu/confession et absolution. La confession annuelle faite à son "propre prêtre" c'est-à-dire au prêtre de sa paroisse (à moins d'une autorisation de ce dernier de se confesser à un autre) est obligatoire, sous peine d’excommunication et de privation de sépulture chrétienne. C'est un minimum. A ceux qui cherchent activement le chemin de sainteté, la conversion fréquente avec direction spirituelle est recommandée. Elle est surtout encouragée par les ordres mendiants, Franciscains et Dominicains, dans un contexte de lutte contre les hérésies. La fréquence de la confession est bien supérieure à celle de la communion. Ainsi saint Louis se confesse une fois par semaine, assiste à la messe deux fois par jour, mais ne communie que six fois l’an ! Le concile de Trente (1545-63) consacrera les prescriptions de Latran pour l’essentiel, tout en soulignant que la confession est de droit divin et qu’elle est obligatoire tous les ans en cas de péché grave seulement (ce que retiendra le Code de droit canonique de 1983, canon 989 : "Tout fidèle parvenu à l'âge de discrétion est tenu par l'obligation de confesser fidèlement ses péchés graves au moins une fois par an"). En 1614, le pape Paul V publie le Rituel romain qui précise les formes du sacrement et donne la très longue formule d'absolution que doivent connaître les confesseurs, désormais appelés à se former dans les séminaires qui se multiplient à cette époque. Il restera en usage jusqu'en 1974. En pratique, la majorité des fidèles se confessera en vue de la communion pascale, ce qui les distinguera des "non-pascalisants", c'est-à-dire des pécheurs publics (concubins par exemple) ou des nomades (vagabonds, soldats) ou... des tenanciers de cabaret impropres à recevoir l'absolution en raison de leur péché ou tout simplement parce qu'on ne les connaît pas et qu'ils sont loin de leurs propres prêtres. Toutefois on observe dès le XVIIIème siècle une désaffection du sacrement, notamment de la part des hommes, peu désireux de confier au prêtre les détails de leur vie amoureuse alors que les idées libertines sont à la mode… Cette désaffection se confirmera après la Révolution française, en raison de la profonde laïcisation de la société.

Avec Vatican II enfin, la pénitence est inscrite parmi les sacrements du salut, elle est clairement mise en relation avec le baptême et l’eucharistie. Parmi les nouveautés remarquables, l'Eglise renoue avec la tradition de pluralisme qu'elle avait connue aux temps carolingiens, en proposant trois types de célébration :
- La confession individuelle - La célébration communautaire avec préparation collective et liturgie de la Parole en église suivie d'une absolution personnelle
- L'absolution collective sans confession individuelle après préparation collective et liturgie de la Parole en église, qui ne suffit pas néanmoins pour les fautes graves. Cette forme d'absolution, en raison de ses dérives possibles, sera abolie par Jean-Paul II.
Le concile souligne également la dimension sociale du péché et la dimension ecclésiale du sacrement : le pécheur est réconcilié avec Dieu et avec l’Eglise que son péché avait blessée. L'Eglise entière joue un rôle dans la conversion et la réconciliation des pécheurs, "par sa charité, son exemple et sa prière". En 1978 paraît en français le "Nouveau rituel : célébrer la pénitence et la réconciliation", qui traduit les nouvelles orientations conciliaires.
Il est remarquable que le terme de "confession" n'apparaisse pas dans les textes du concile. A l'issue de vingt siècles de pénitence, l’accent est mis désormais non plus sur l’aveu mais sur la "réconciliation" du pécheur, un terme ignoré des évangélistes et introduit par Paul (2 C0. 5, 20b) :
"Au nom du Christ,
nous vous en supplions,
laissez-vous réconcilier avec Dieu."

Illustration : Raban Maur (à gauche) accompagné par Alcuin (au centre) présente son pénitentiel à Otgar de Mayence - peinture manuscriptum Fuldense vers 830 ; Portrait de Paul V (1605-1621)(Vatican).

Dominique T.

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