Le Petit Cephalophore

dimanche, février 18, 2007

Entretien avec Edgar Morin

Le doit-il à ses origines latines (italiennes, espagnoles et portugaises) ? Toujours est-il que la notoriété du philosophe et essayiste Edgar Morin est plus vive en Amérique latine, où son œuvre est beaucoup lue et appréciée, qu'en Europe. Ainsi s'est fondée sur ses principes l'Università du Monde réel - Edgar-Morin à Hermosillo, capitale de l'état de Somora au Mexique, où il a sa statue ! C'est néanmoins avec beaucoup de simplicité et de gentillesse, qu'accompagné de son épouse, Edgar Morin, directeur de recherches émérite au CNRS et docteur Honoris causa d'une douzaine d'universités dans le monde, a répondu à notre invitation. Sous la caméra du cinéaste mexicain Angel Pardo, qui réalise un film sur sa vie pour l'Amérique latine (qui sera diffusé sur Arte), l'écrivain a dédicacé -sur un sujet brûlant qui ne peut qu'intéresser chacun d'entre nous- son ouvrage Le Monde moderne et la question juive (1) lors de nos Journées d'amitié. En voisin !
Le Petit Céphalophore : Le sujet de ce livre, c'est la tolérance ? Edgar Morin : C'est l'ouverture d'abord. L'ouverture conduit à la tolérance.
L.P.C. : Malgré vos analyses, pertinentes donc douloureuses, de l'histoire et de l'actualité, gardez-vous une part d'espoir ? E.M. : Dans ma vie, j'ai vu beaucoup de situations apparemment désespérées. Quand l'Allemagne nazie a envahi l'Europe, il n'y avait plus aucune raison d'espérer... Rien de plus improbable que d'envisager la moindre issue. Et pourtant le nazisme a été anéanti. Actuellement, les probabilités d'avenir sont très sombres. Mais j'ai toujours l'espoir dans l'improbable. Si l’on a conscience des maux terrifiants qui peuvent arriver avec les nouvelles armes de destruction massive d'une part, et tout ce qui attaque la biosphère d'autre part, il y a peu de raisons d'espérer... Mais c'est la prise de conscience de ces maux, notamment de la part du Moyen-Orient, qui peut provoquer le sursaut vers une solution. A travers toutes les différences, de culture, de religion, il faut prendre conscience de ce qui est commun à tous : l'humanité. Seuls ceux qui s'attachent à reconnaître et faire valoir l'humain en chaque être pourront apporter la paix, et non la guerre.
L.P.C. : Le pape Jean-Paul II puis le président Chirac, chacun à leur manière, ont exprimé leur repentance vis-à-vis de la Shoah. Un pas de géant ou un pas de souris en matière de réconciliation ? E.M. : Il est très important de reconnaître le mal. Tel qu'il a été. Le pape Jean-Paul II a levé l'hypothèque de deux millénaires d'antijudaïsme en Europe, au cours desquels les Juifs ont été considérés comme déicides. La démarche de Jacques Chirac, plus circonstanciée, est liée à Vichy et à la collaboration. Il faut admettre que Vichy n'a existé qu'à cause de la défaite. Mais reconnaître aussi le rôle très nocif joué par l'Administration française. Cela dit, des personnes qui sont nées après tous ces crimes ne peuvent être considérées comme responsables. Elles ne doivent pas se repentir de crimes qu'elles n'ont pas commis, mais en prendre conscience pour éviter de reproduire les mêmes demain. Il y a encore trop de préjugés. Notre culture n'a pas apporté que des lumières, mais aussi beaucoup d'oppression (2). L.P.C. : Le dialogue inter-religieux peut-il être un vecteur en faveur de la paix ? E.M. : Pour l'envisager, il faudrait faire un test : le test de l’entente des trois grandes religions monothéistes sur le sort d'une ville qui leur est aussi chère à chacune ! Il y a encore un énorme chemin à parcourir...
Propos recueillis par Marie-Christine D.
1. Le Seuil, Paris, 2006. 2. Lire à ce sujet du même auteur Culture et barbarie européennes, Bayard, Paris, 2005.

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